« Gomorra » ou la contraction entre « Gomorrhe », la ville déchue de l'ancien testament et de Camorra, la mafia Napolitaine. Matteo Garrone assure l'adaptation du célèbre livre de Roberto Silvano qui a signé son arrêt de mort en dépeignant la mafia de Naples.
Six personnages seront suivis dans leur quotidien. Toto, Don Ciro et Maria, Franco et Roberto, Pasquale, Marco et Ciro sont les échantillons symboliques d'une mafia qui n'épargne ni femmes, ni enfants. Dans ce chassé-croisé, les protagonistes ne se rencontreront jamais, et s'ils sont plusieurs à envahir le cadre,
Garrone opte pour une profondeur de champ floue pour ne mettre en valeur que les héros d'une vie débauchée, fauchée. Le cinéaste les enferme dans leurs bulles cinématographiques respectives, une bulle qui sous-entend que l'on doit rester à sa place pour ne pas trouver la mort.
Matteo Garrone nous tient en haleine pendant plus de deux heures. Une tension permanente accentuée par les plans serrés, l'obscurité des images, les réunions en huis-clos. Aucune ouverture vers l'extérieur, les minces filets de lumière nous permettent tout juste d'identifier le protagoniste, juste assez pour ne pas pouvoir regarder par-dessus son épaule. Nous sommes près, tout près d'eux, tellement près que l'on croit entendre les battements de leurs cœurs, nous frôlons du bout de l'iris des hommes, des enfants, des femmes qui transpirent la peur. Car c'est bien la peur qui fait fonctionner le film, cette sensation de ne rien contrôler, rien anticiper.
Matteo Garrone parvient à mettre en place une dramaturgie où les moments de détente n'existent pour ainsi dire pas, ou sont juste un trompe-l'œil (la scène de jeu dans le solarium tourne au drame).
L'utilisation des espaces est brillante et toujours justifiée. Le spectateur étouffe dans ces lieux clos, géométriques, ressent la peur des personnages traqués. Avec ses lignes froides, l'intérieur de la cité peut facilement être assimilé aux couloirs d'une prison. Seuls espaces de liberté, les grandes focales annoncent une mort certaine. Marco et Ciro, les deux adolescents rebelles, ceux qui ne veulent pas « être les seconds couteaux », ont franchit la zone interdite. En rêvant à de grands espaces, ils ont montré qu'ils n'étaient pas dignes de survivre dans la Camorra où la liberté est taboue. Roberto suivra un chemin semblable mais moins tragique. Sur un fond de paysage rural, il reprend sa liberté en abandonnant l'avenir promis par Franco à son paternel. Ca se passe comme ça dans la mafia napolitaine, on ne peut s'accorder le luxe de regarder au-delà de la cité interdite lorsque l'on s'y frotte. Car les conséquences sont sans recours : soit les balles transpercent les corps jusqu'à leur ôter l'envie d'une réincarnation, soit on rase les murs comme le comptable Don Ciro pour échapper à l'anarchie du système.
Le réalisateur ne fait pas dans la narration, le livre s'en est déjà chargé. Pour éviter cet effet « doublon » en donnant forme à des mots qui disent déjà tout, il part caméra au poing et traque ses personnages comme on traque des animaux. Il observe mais ne dénonce pas. La caméra devient un témoin oculaire et non plus un outil qui sculpte l'esthétisme. C'est la réalité à l'état pur que
Garrone récolte, rendue crédible par des figurants et acteurs qui jouent leur propre rôle avec un naturel évident et par une caméra mobile qui respire, halète au même rythme que les personnages.
Toni Servillo dans le rôle de Franco l'enfouisseur de déchets, acteur fétiche du cinéma italien, incarne une figure berlusconienne qui nous persuade que ses magouilles sont nécessaires pour la survie de l'humanité. On aurait presque envie d'y croire tant son charisme et son faux altruisme nous déstabilise. L'objectivité digne d'un documentaire voulue par
Matteo Garrone obtient l'effet escompté. Le spectateur ne peut s'empêcher de prendre en pitié les protagonistes qui n'ont plus le choix de rien. On se rend bien compte grâce à Marco et Ciro qu'il y a un avant Camorra et un après. Un avant où la peur nous assaille, nous poussant à agir pour ne plus y penser, et un après où l'on meurt sous les coups de feu sanglants de celui qui ne veut pas dévoiler sa propre peur. Une réalité scandaleuse mais qui nous laisse sans voix.
On peut tout de même noter quelques longueurs au niveau des plans. Mais on serait tenté de les justifier par une volonté de broder un quotidien vicieux qui n'en finit pas, où tous les jours se ressemblent, où le temps n'existe plus, où le calendrier est révolu … telle une araignée qui tisse lentement sa toile autour de sa proie, le cadre spatio-temporel de la Camorra nous enferme dans une routine perverse où l'on s'interdit de compter le temps qu'il nous reste à vivre. Un docu-fiction qui évoque les problématiques de la mafia napolitaine avec brio. Une œuvre d’art sur la peur qui nous transmet par ses procédés cinématographiques et sa (non-)direction d’acteurs la sensation de vivre le même cauchemar que les protagonistes.