Mika Ninagawa fait son entrée dans le paysage cinématographique japonais avec un premier long-métrage adapté du manga Sakuran de Moyoco Anno.
Kiyoha (
Anna Tsuchiya) a été achetée alors qu'elle était enfant pour être formée à la vie de courtisane. Elle grandira à Yoshiwara, quartier clos de l'ancienne capitale de Tokyo dans lequel seuls les privilégiés de la société peuvent accéder pour s'accorder quelques divertissements et plaisirs en compagnie des Oïran, plus grandes courtisanes de l'époque. Kiyoha, sous le nom de Higurashi, va y évoluer jusqu'à devenir une légende tantôt aimée, tantôt détestée.
Mika Ninagawa débute dans le monde du cinéma avec une signature visuelle unique qui laisse entrevoir un véritable talent de photographe et d'esthète. Les couleurs vives éblouissent et sont un pur régal pour nos yeux, et la réalisatrice parvient presque à nous faire oublier qu'il s'agit d'un film : la fixité judicieuse des plans et les teintes surexposées nous donnent l'impression d'être face à une succession de tableaux. L'absence de mouvement de caméra tout comme à l'intérieur des plans n'est en aucun cas lassante car les associations de couleurs nous fascinent. Pendant plus de deux heures le spectateur visite un musée et contemple un nombre infini d'œuvres d'arts. Car nous sommes bien dans la contemplation du sublime : les images possèdent une qualité de force extrême qui transcende le beau. Seuls les dialogues nous ramènent à la réalité cinématographique, de même qu'une musique entraînante sinon rock à certains moments, mais qui n'enlève en rien la poésie visuelle qui va en s'élevant.
La direction des acteurs est bien menée. Le point de vue adopté de Kiyoha nous permet de nous y retrouver dans cette assemblée où toutes les courtisanes se ressemblent, où tous les hommes sont coiffés et habillés à l'identique. Véritables clones, les personnages sont formatés car dans le quartier Yoshiwara tout est interchangeable : les courtisanes qui changent d'hommes ou qui meurent et sont remplacées immédiatement, les hommes qui sont différents tous les soirs ... C'est pourquoi le point de vue axé sur Kiyoha confère tout de suite une logique narrative au film car il permet de garder un fil conducteur intelligible. On pourrait craindre les clichés dans ce parti pris, comme la courtisane qui tente d'échapper à son destin, et qui par sa beauté attirera jalousie et rivalités. Certes, la réalisatrice en parle, mais traite le sujet différemment. La jeune femme accepte très vite son avenir de Coïran, presque sur un air défi. Un tantinet rebelle, elle s'impose à sa façon, gravit les échelons avec une méthode qui lui est propre : la franchise et la dureté, qualités qui lui permettront de garder un semblant de dignité et de trouver un Maître prêt à transgresser tout principe moral de la haute société pour l'épouser légitimement.
Ce qui est intéressant également, c'est le cadre spatio-temporel. Nous n'avons aucune précision sur le temps qui passe, aucun contexte. Les personnages sont comme extraits de leur époque, ce qui donne une impression de légèreté, de flottement agréable. Pas de références historiques inutiles, de lourdeurs symboliques (le seul symbole étant les poissons rouges comme métaphore des courtisanes). En revanche, en ce qui concerne le temps de la fiction, on peut noter quelques longueurs à la fin du film qui tourne un peu en rond, la réalisatrice se perdant un peu trop dans l'esthétique au détriment du récit. L'utilisation de l'espace est également intéressante car la cinéaste en fait un lieu unique qui n'a rien à envier à l'extérieur et c'est là où le point de vue de
Mika Ninagawa peut surprendre : l'absence de couleurs à l'extérieur nous donne rapidement envie de retourner dans le quartier des plaisirs. Un premier film époustouflant pour une réalisatrice au talent prometteur. Elle parvient à imposer une signature visuelle tout en traitant avec originalité d’un thème risqué car souvent abordé. Le film se savoure, et on ne décroche pas une minute de cette valse sensorielle.