Avec leur septième long métrage de fiction, les frères Dardenne comptent un chef d'œuvre de plus à leur palmarès.
Septième long donc pour
Luc Dardenne et
Jean-Pierre Dardenne (pour mémoire
La Promesse, qui les a fait connaître en France, est leur troisième film), les frères belges, maitres du cinéma contemporain et heureux possesseurs de deux Palmes d'Or consécutives (pour
Rosetta en 2003 et L' Enfant en 2005). En cinq films (à quand la ressortie des deux premiers ?), on croyait tout savoir du cinéma des
Dardenne, de son immoralité liée aux problèmes socio-économiques du pays (la Belgique) jusqu'à ses fins aux allures de rédemption et ses images tremblantes traquant les personnages. Et pourtant, sans perdre quoi que ce soit de leur singularité d'auteurs, les cinéastes arrivent encore à nous étonner, la preuve en est avec
Le Silence de Lorna qui, malgré son titre, s'avère parlant, de par son sujet et sa mise en scène.
Lorna, l'héroïne (si tant est que les personnages des
Dardenne puissent être dénommés ainsi) est albanaise. Elle a émigré de l'Est pour venir à Liège réaliser son rêve : ouvrir un snack-bar avec son petit-ami Sokol. Et pour que cela devienne une réalité, Lorna est prête à tout : se marier avec Claudy, un junkie héroïnomane (Jérémie Rénier toujours parfait) pour obtenir la nationalité belge avant de demander le divorce, tout cela dans l'unique but de fournir à son tour la nationalité à un mafieux russe. A priori, aucun problème de conscience ne se pose. Seulement, Fabio l'entremetteur entre la jeune fille et la mafia (
Fabrizio Rongione qui a débuté sa carrière dans
Rosetta), trouvant le divorce trop long à obtenir, décide d'accélérer la procédure en assassinant Claudy. Officiellement, le jeune homme est mort d'overdose. Mais Lorna connaît la vérité et, pour survivre, elle devra garder le silence.
Prix du scénario au dernier Festival de Cannes,
Le Silence de Lorna est un grand film (ce qui, de la part des frères
Dardenne est à peine étonnant). Grand car il traite d'un sujet brûlant (le sort réservé aux émigrées venant de l'Est, réduites à l'état d'objet) avec rigueur, sobriété et dépouillement alors même que la quête de Lorna et les événements qui surviennent dans l'histoire agissent comme un thriller qui tient le spectateur en haleine durant toute la durée du film. Grand aussi car, les Dardenne arrivent à bousculer leurs repères cinématographiques sans en changer le sens profond. En effet, exit les caméras filmant en super-16 mm au profit d'une image 35 mm à la fois chaude et sombre. Si les mouvements des corps des personnages, leurs gestes, leurs déplacements sont toujours à la base de leur cinéma, la dramaturgie est aujourd'hui plus « complexe » rendant ainsi
Le Silence de Lorna passionnant.
Dans ce parcours chaotique décrit par ce film qui observe et dénonce,
Arta Dobroshi brille de tout son talent. Avec sa voix, son physique, sa façon de bouger et son accent, elle apporte une grande douceur à l'intérieur d'un film dans lequel l'urgence est le mot d'ordre (l'ellipse en tant que moteur de l'action est ici mise en avant). Comme avant elle, Jérémie Rénier,
Emilie Dequenne ou
Déborah François,
Arta Dobroshi a eu mille fois raison de faire confiance aux deux cinéastes belges, qui non contents d'être d'immenses metteurs en scène, sont aussi de grands découvreurs de talents. Et ce n'est évidemment pas un hasard puisque cette particularité découle tout simplement d'un professionnalisme qui s'organise à tous les niveaux de leurs films (du repérage des lieux de tournage jusqu'au format de l'image). Film pudique et d'une justesse éblouissante,
Le Silence de Lorna est LE film de la rentrée cinématographique 2008, à moins que ses innombrables qualités en fassent tout simplement le meilleur film de l'année. Le nom de Dardenne et le mot « chef d’œuvre » mis côte à côte est-il devenu, avec le temps, un pléonasme ? A la vision du Silence de Lorna, la question peut effectivement se poser. Magnifique !