En seulement une poignée de films, Christopher Nolan a su s'imposer sur la scène cinématographique internationale comme l'un des cinéastes les plus doués et les plus fascinants de ce début de siècle.
Parti d'un petit thriller tourné en 16 mm démonstrateur d'un indéniable savoir faire (
Following, le suiveur), mis à la lumière du jour dès un second métrage totalement abouti et transcendant (
Memento),
Nolan se voit ouvrir les portes de la dangereuse mais attractive cité hollywoodienne où il devra montrer patte blanche (
Insomnia) pour bénéficier du faste et des moyens confortables pour continuer à mettre sur pellicule ses interrogations (
Batman Begins,
Le Prestige), jusqu'à trouver la parfaite équation entre œuvre grand public et exploration intimiste (
The Dark Knight, le Chevalier Noir), obtenant ainsi les adulations de tous les partis. Mais au delà d'une carrière exemplaire rondement menée (à faire jalouser n'importe quel auteur ambitieux), décrite dans une première partie, ce dossier tentera lors d'une seconde partie de mettre en évidence les figures, les thématiques, les réitérations d'une œuvre parfaitement cohérente. Une façon d'essayer de lever le voile sur une personnalité empreinte d'une part de mystère, discrète mais sans être inaccessible. Celle d'un homme partagé entre l'ombre et la lumière.
Biographie
Né de l'union d'un père anglais et d'une mère américaine, Christopher Jonathan James Nolan voit le jour à Londres le 30 juillet 1970. Assez vite, l'enfant commence à montrer des signes d'intérêt pour le 7ème art. A l'âge précoce de 7 ans, il se met à réaliser ses premiers courts-métrages mettant en scène ses jouets, tournés avec la caméra 8mm de son père. Bien qu'étant atteint de daltonisme,
Christopher Nolan ne se laisse jamais abattre par son « handicap ». Lors de ses études en littérature à l'Université de Londres, il continue de réaliser de petits films en 16mm pour le cinéclub de sa faculté, dont
Tarantella, un court surréaliste qui connaîtra les honneurs d'une diffusion sur la chaine américaine
PBS en 1989.
Durant les années 90, son travail commence à se faire remarquer :
Larceny est montré au Festival du film de Cambridge en 1996 et l'accueil fait à
Doodlebug (œuvre de 3 minutes) lui permet de mettre sur pied son premier long,
Following, le suiveur. Il y est question d'un écrivain au chômage se mettant à suivre les passants dans la rue pour trouver l'inspiration, jusqu'au jour où il fait la rencontre d'un cambrioleur pour lequel il éprouve une fascination et qui va l'entraîner dans les rouages d'une manipulation criminelle. Malgré son modeste budget n'excédant pas les 6000 dollars et une gestation étirée sur plus d'un an (plusieurs membres de l'équipe avaient un emploi et ne pouvaient se libérer que le samedi),
Following, le suiveur démontre l'originalité et la pluralité des talents de son auteur (il y cumule les fonctions de réalisateur, scénariste, producteur, monteur et directeur de la photographie). Véritable pièce fondatrice de ses travaux à venir, le film est sélectionné et primé dans plusieurs festivals.
Les Etats-Unis ne tardent pas à faire attention à ce réalisateur prometteur et plusieurs petites sociétés indépendantes se proposent pour produire son prochain bébé :
Memento. Avec ce thriller à la narration révolutionnaire (l'intrigue se déroule à l'envers) décrivant la vengeance d'un homme dépourvu de mémoire immédiate et désireux de retrouver l'assassin de sa femme,
Nolan signe un pur chef-d'œuvre qui devient rapidement culte à travers le monde. Un passage de l'Atlantique parfaitement exécuté du fait que l'homme connaît bien le pays de l'oncle Sam (il a fait moult fois le pont entre les deux nations durant son enfance) et qu'il s'entoure de collaborateurs intimes de longues dates comme la productrice
Emma Thomas qu'il a épousé en 1997, le compositeur
David Julyan (il est l'auteur des scores de tous ses films hormis les Batman) et son frère
Jonathan Nolan (auteur de l'histoire originelle).
A l'instar de son précédent métrage, les nominations (dont 2 aux Oscars) et récompenses pleuvent à foison. Hollywood est alors décidée à mettre le grappin sur cet habile metteur en scène déjà détendeur d'un style personnel.
Nolan accepte alors de fournir une œuvre de commande en signant
Insomnia, remake d'un film norvégien, où il est amené à diriger des stars telles que
Al Pacino et
Robin Williams. On pouvait s'attendre à ce que cette relecture américanisée de l'alliance forcée entre le tueur d'une adolescente et un officier de police ayant abattu son collègue par erreur en poursuivant ce premier, ne soit qu'un produit commercial aseptisé et impersonnel (pour la première fois
Nolan n'a pas été impliqué dans l'écriture) mais c'est au final tout l'inverse qui se produit : le film - se révélant meilleur que l'original - continue d'explorer les thématiques et obsessions du réalisateur tout en se conformant aux exigences d'entertainment désirées par les décisionnaires de la production. C'est justement cette capacité à fournir un objet classieux, accessible à un large public (bien qu'
Insomnia fut classé R), rentable, sans pour autant freiner ses propres exigences artistiques, qui fera l'une des richesses du cinéma de
Christopher Nolan et sa réputation au sein de la major
Warner Bros., désormais confiante et prête à lui offrir des projets plus pharamineux.
Assistant au regain d'intérêt du public pour les adaptations de super héros (
X-Men et
Spider-Man ont raflé des millions de dollars au box-office), le studio laisse entendre qu'il envisagerait de relancer les aventures cinématographiques de Batman délaissées depuis le flop (à tous les niveaux) du
Batman & Robin de
Joel Schumacher. Intéressé par l'idée,
Christopher Nolan profite de sa place pour exposer aux pontes sa vision réaliste qu'il voudrait donner au « Caped Crusader ». Amateur du personnage mais non adepte des comics, il contacte David S. Goyer (scénariste des
Blade et méga fan du défenseur de Gotham City) afin d'échafauder les grandes lignes d'une future trilogie, reprenant depuis le début les origines du justicier. Conquis par le plan d'action des deux hommes, la Warner leur laisse les mains libres pendant toute la phase d'écriture de
Batman Begins. Reclus dans le garage du réalisateur,
Nolan et
Goyer peuvent ainsi mettre sur papier toutes leurs idées sans se soucier d'éventuelles pressions. La production du film (baptisé
The Intimidation Game afin de brouiller les pistes) peut alors commencer.
Sorti en 2005,
Batman Begins réussit le pari de redonner vie à Bruce Wayne et son sombre alter ego (campés maintenant par
Christian Bale) aux yeux d'une presse et d'un public attendant le résultat au tournant. Les critiques sont majoritairement très élogieuses mais les entrées suivent modérément pour une production budgétée à 150 millions de dollars (205 millions de recettes sur le territoire US alors que le premier opus de
Tim Burton en avait rapporté 251 avec des moyens (35) moindres). Nul n'osera parler d'échec, le film a rapporté de l'argent et est majoritairement ovationné partout où il passe, mais le succès n'est pas vraiment à la hauteur des espérances de la Warner, espérant sans doute les chiffres records d'un
Spider-Man 2. Toutefois, il n'est à aucun moment question d'arrêter la franchise et les producteurs (désireux de conserver sa qualité, histoire de ne pas se planter comme par le passé) attendent le consentement de
Christopher Nolan pour en mettre une deuxième couche.
Celui-ci finit par accepter de reprendre les commandes mais désire avant cela s'attaquer à un projet plus modeste,
Le Prestige, soit la rivalité entre deux prestidigitateurs du début du XIXème siècle. Œuvre flamboyante tirée du roman épistolaire de Christopher Priest,
Le Prestige permet à
Nolan de faire un break entre deux écrasantes superproductions, et de cultiver ses relations de travail (en plus des collaborateurs cités plus haut on retrouve le production designer Nathan Crowley et les acteurs
Christian Bale et
Michael Caine) tout en consolidant un peu plus son statut d'auteur privilégié (combien peuvent se targuer de pouvoir faire déplacer les décisionnaires de Warner chez eux, et non le contraire, pour faire lire l'unique exemplaire du script de
Batman Begins ?), doté d'une grande liberté de mouvements et de choix. Position extrêmement rare dans l'industrie hollywoodienne.
En avril 2007,
Nolan débute le tournage de la suite de
Batman Begins,
The Dark Knight, le chevalier noir qui voit le retour du méchant le plus populaire de l'univers sombre de la chauve souris, le Joker. Son choix du comédien allant revêtir la panoplie clownesque du bad-guy fait jaser, car au lieu de prendre une vedette confirmée (on parlait à un moment de
Sean Penn) ou un acteur désiré par le public comme Grispin Glover, le metteur en scène préfère s'octroyer les services de
Heath Ledger, star montante tout récemment auréolée de sa nomination du Meilleur Acteur pour
Le Secret de Brokeback Mountain, et avec qui il avait plusieurs fois essayé de travailler par le passé. Le 22 janvier 2008,
Heath Ledger succombe à une overdose de médicaments, alors que
The Dark Knight est en pleine post-production. Toutes ses scènes avaient été bouclées depuis plusieurs semaines, le doublage complet de ses répliques enregistré, mais la mort tragique de l'acteur rend le projet délicat, d'une part par le choc provoqué sur l'équipe, dont
Nolan qui devait à ce moment là se consacrer au montage de son film, mais aussi parce que durant les prises de vue un technicien avait périt dans un accident de voiture. Le problème qui se pose est alors de savoir comment vendre cette suite sans choquer le public. Faut-il couper certaines scènes noircissant trop le comédien ? Si on est quasiment certain que l'intégralité de la prestation dantesque de l'acteur a finalement été conservée dans la version finale, en revanche des rumeurs laissent supposer que le réalisateur aurait eu des difficultés pour imposer sa version qu'il voyait longue de 3 heures alors que celle vu en salle en a 2h27. En attendant d'éclaircir cette affaire ultérieurement,
The Dark Knight, le Chevalier Noir est sorti le 18 juillet 2008 aux Etats-Unis, engendrant dès son premier week-end d'exploitation la bagatelle de 155 340 000$. Le premier record d'une longue liste qui ne cesse de grossir à l'heure de l'écriture de ces lignes, servie par une foule d'avis dithyrambiques de la part des professionnels de la presse.
Une juste récompense pour l'œuvre et pour son créateur qui en tout juste une décennie a gravit pas à pas les échelons de l'industrie cinématographique, devenu du petit metteur en scène indépendant l'un des nouveaux maîtres de Hollywood.
La seconde partie tentera de mettre en évidence les figures, les thématiques, les réitérations d'une œuvre parfaitement cohérente.