Venu présenter en avant-première européenne au Festival des Maudits Films son inclassable Théorie de la religion, le réalisateur québécois Frédérick Maheux a accepté de répondre à nos questions.
Théorie de la religion est un véritable choc quelque part entre la fiction et la captation de performance artistique. Le film montre de front des images brutales et sans concession qui feront réfléchir les spectateurs réceptifs à cette œuvre hors norme en pointant notamment du doigt le rapport à la violence et à la sexualité dans ce qu'il y a de plus sombre. Son réalisateur se livre.
Frédérick Maheux
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Pouvez-vous nous parler de votre parcours ?
J'ai commencé à m'intéresser au cinéma par l'horreur, la série B… mais ma fascination est surtout liée au corps en tant que tel donc au fur et à mesure j'ai extériorisé ces expressions du corps, du film jusqu'à l'art performant. Finalement j'ai commencé à développer un travail lié à l'expérimental parce que je me suis rendu compte que je n'aimais pas la narration, ni les histoires ni les dialogues. J'ai voulu faire quelque chose de plus épuré, cristalliser ce que je voulais comme expression cinématographique, débarrassé du vernis de la narration et du divertissement.
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Pourquoi le titre « Théorie de la religion » ?
Parce que le texte fondateur qui a guidé tout le projet c'est « Théorie de la religion » de
Georges Bataille, surtout sa position par rapport à la notion de sacrifice. Quand on développait le film, il y avait toujours cette notion de religion qui revenait donc on a décidé de conserver ce titre pour rester très transparent quant à l'origine de la genèse. Si on regarde comment le film se développe, c'est selon moi très parallèle à la façon dont Bataille décrit l'évolution des cultes primitifs à la religion organisée. Il était donc pertinent de conserver ce titre.
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Quel message voulez-vous faire passer à travers ce film ? On peut y voir une vraie charge anti-pornographique non ?
Je ne dirais pas que ce soit anti-pornographique. J'ai un gros problème avec les gens qui prennent des positions manichéennes. On vit dans un monde très manichéen où l'on prend parfois position sans trop réfléchir parce qu'une chose nous apparaît moralement acceptable ou non. Le film n'est ni anti-pornographique ni pro-pornographique. Ce n'est pas un film engagé avec une mission sociale, mais je prends en considération toutes les préoccupations qui sont liées à ça.
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Il n'y a donc aucune part de féminisme là-dedans non plus ?
Non ! Absolument pas. Il n'y a aucune préoccupation féministe dans le film parce que je me considère féministe. En tant qu'homme, je ne vois pas en quoi l'on aurait le droit de parler des femmes, en tout cas je ne vois pas pourquoi. Je trouve par contre qu'on ne parle jamais des hommes. On parle toujours des femmes en tant que victimes, et effectivement il y a beaucoup d'actrices pornographiques qui meurent d'overdose ou de suicides mais les hommes aussi ! Les hommes aussi sont utilisés dans ce système-là et ont des vies très dures, ce n'est facile pour personne. Donc je m'axe d'avantage sur la vision de la sexualité masculine finalement…
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…Et donc de la violence qui est véhiculée dans certains films pornographiques.
Effectivement quand on regarde des torture porn ou des films pornographiques extrêmes, si on remplace les bites par des perceuses ça revient au même… Pour moi la pornographie est une forme de violence, après il faut définir si la violence est toujours une chose négative… la violence est pour moi une énergie vitale, c'est ce qui fait qu'on se préserve en tant qu'être humain. Est-ce que c'est toujours négatif ? C'est non pour moi. Je pense que c'est bien de poser ces questions-là. De toute façon le visible est toujours une violence. Lorsqu'on fait une affiche ou quand on fait de la promotion c'est une violence… c'est une question de grade.
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Le film se situe entre fiction et captation de performance artistique, pouvez-vous nous parler de votre travail ?
Il y a des films que je considère comme des exercices et d'autres que j'assume, plus complets, plus riches. Quand je fais des vidéo-clips, c'est davantage des exercices de montage pour moi, pour développer ma capacité technique. J'avais déjà fait des courts-métrages qui liaient expérimental et pornographique. Pour ce film-là c'est vraiment l'apogée de ma façon de travailler où l'on organise une performance, on s'isole, on entre en transe… il y avait des choses très planifiées, d'autres très improvisées. C'était très physique pour tout le monde.
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Il y avait le photographe aussi, Serge de Cotret, que l'on voit dans le film.
Oui c'est là où je pense que mon film se rapproche plus de la fiction parcequ'il y a quand même une mise en scène, une série d'actions… on peut, sans rien dire, laisser présager que c'est un autre univers, peut-être post-apocalyptique…
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On voit au début la préparation du rituel avec la scène dans la salle de bains.
C'est là que mon film sort d'une simple captation de performance parcequ'on aurait pu se limiter à ça, ça crée un tout plus riche.
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Votre acteur, Ffej, a une implication totale. Pouvez-nous parler de lui et de la relation qui vous lie ?
Nous sommes des amis de longue date. Il s'est toujours intéressé aux… bon il serait mieux placé que moi pour en parler j'espère que je ne vais pas l'offenser ! (rires) C'est quelqu'un qui est excessivement physique, sa vie en soi est une performance physique. Scarifications, tatouages… c'est un des êtres humains les plus physiques que j'ai connu. Moi je le considère comme un artiste à part entière mais c'est plus que ça, c'est un mode de vie. Au départ je lui ai juste parlé du projet et il a immédiatement embarqué, il a apporté énormément au développement du projet avec Serge aussi. Ca s'est fait à 3 mais c'est vraiment lui qui a animé l'œuvre, c'est lui l'animal qui est capté par la caméra, il en a donné plus que j'espérais.
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La performance a duré longtemps en plus si j'ai bien saisi !
On a commencé très tôt le matin et on a fini très tôt le lendemain matin. On s'est juste pris une pause et encore pendant la pause on était encore en transe. Je sais que ça lui a pris une semaine pour s'en remettre. C'était vraiment rituel, ce n'est pas le genre de chose que je referais tout de suite.
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Vous avez tourné avec un petit budget ?
Oui très, ça doit tourner dans les 500 dollars, et encore il y a une grosse partie en bouteilles de vins. Mais par contre j'ai dû passer 8 mois en salles de montage, donc il y a un bon budget temps et énergie.
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Pouvez-vous nous parler des citations texte que vous avez inséré ?
La première est une citation de
Sade qui explique un des premiers points du film, qui est que la cruauté, la violence potentielle qu'on peut imaginer va toujours être limité par notre carapace physique. On ne sera jamais physiquement capable d'atteindre le bout de la cruauté qu'on peut imaginer. La seconde est une citation de Georges Bataille qui disait « je te libère objet de ta condition d'objet pour devenir sujet » justement donc c'est à partir de ce moment-là que la poupée selon moi s'humanise de plus en plus et que l'homme devient de plus en plus objet. La dernière citation vient d'un livre d'occultisme français, elle est de
Maria de Naglowska, radicalement féministe, qui disait qu'il y avait une forme de satanisme féminin et une forme de satanisme masculin. Elle donnait l'idée de la pénétration comme libération de la femme alors je trouvais que ça finissait bien la chose, que ça opérait le renversement finalement.
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Est-ce difficile de montrer vos œuvres, même dans votre Québec ?
Mon prochain film va être soutenu par le Conseil des Arts du Québec donc c'est bien. Sinon je suis vu sur le net mais mes œuvres ne sont pas présentées au Québec. Il y a seulement Fantasia qui l'a sélectionné et je suis projeté dans quelques ciné-clubs. Mais sinon dans le reste du monde mes films sont vus. Au Québec il n'y a rien, je ne sais pas pourquoi… c'est très copain-copain.
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Théorie de la religion est projeté au Festival des Maudits Films en avant-première européenne. Comment avez-vous réagi à l'invitation qui vous a été faite ?
J'ai trouvé ça intéressant, surtout pour un festival de séries B. J'avais été refusé au Lausanne Underground Film Festival et au Berlin Porn Film Festival, les deux festivals qui auraient été selon moi les plus pertinents. Quand Grenoble a accepté j'ai été très surpris et très content parce que c'est un festival de séries B et ce sont mes origines ! J'adore ! En plus comme mon film parle d'un homme qui devient monstre, je suis très content.
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Vous disiez que vous n'étiez pas trop projeté au Québec, ce n'est pas un regret ?
Personne n'est prophète en son pays. Il y a une esthétique à la mode au Québec en ce moment et mon travail colle davantage avec une manière de faire européenne, même mes inspirations musicales viennent énormément d'Europe, plus de l'underground européen que de l'underground québécois. Puis au Québec c'est beaucoup plus lié à la pellicule moi je fais beaucoup de la vidéo, et il n'y a pas beaucoup d'endroit pour l'art vidéo.