Après avoir « remaké » son propre Funny Games, Michael Haneke signe un film austère mais magnifique, Palme d'or au Festival de Cannes 2009.
Pour qui connaît un tant soit peu l'œuvre du cinéaste autrichien
Michael Haneke, il est évident que
Le Ruban blanc, malgré une forme inédite, porte en lui tous les sujets de prédilection de son auteur. Sorte de pièce de voûte de toute sa filmographie, le film séduit en contant, dans un noir et blanc sublime à la
Ingmar Bergman, l'histoire d'un petit village de l'Allemagne du Nord protestante à la veille de la Grande Guerre. Dans ce village, on trouve le baron, le régisseur, le pasteur, le médecin, la sage-femme, l'instituteur et, surtout, les enfants, ces enfants blonds dont on ne sait s'ils sont le bien ou le mal avec leur allure de jeunes Aryens ou de créatures tout droit sorties d'un film de
Wolf Rilla ou de
John Carpenter :
Le Village des damnés.
Accompagnée d'une voix-off vieillissante (celle de l'instituteur qui se souvient), l'action démarre quand le médecin du village est victime d'un accident (ou d'un incident ?) : un fil invisible tendu entre deux arbres le fait tomber en même temps que son cheval. Des enquêtes sont menées pour savoir d'où provient le fil qui, entre-temps, a disparu. S'ensuivent d'autres événements, tous plus terrifiants les uns que les autres : mort violente d'une ouvrière, incendie d'une grange, agressions cruelles sur deux enfants dont un handicapé… Et les questions fusent, celles des enfants (sur la mort), celles des adultes (sur les responsables). Le coupable est-il le médecin au passé trouble et au présent incestueux ou le pasteur dont la morale rigide applique coups de verge et autres actes punitifs dont ce fameux ruban blanc, symbole de pureté et de pénitence, que ses deux ainés doivent porter pour un acte qu'ils n'ont pas commis ? Le spectateur traque le (ou les) responsable(s) en même temps qu'
Haneke fouille l'intérieur des âmes de ses protagonistes…
Pourtant, comme dans
Caché, chacun pourra, à la fin de la projection, étayer sa thèse sur ces abus monstrueux.
Michael Haneke n'est pas
Alfred Hitchcock et les fins explicatives, ce n'est pas son truc. Il préfère libérer le spectateur plutôt que de l'enchaîner dans une quelconque rationalité. Faux polar qui, tout en prenant son temps, se révèle passionnant (les 2h25 que dure le film passent plus vite que prévu),
Le Ruban blanc fascine, non par sa représentation de la violence (comme ce fut le cas pour Funny Games et son remake) mais par la tentative de compréhension de cette dernière. On ne verra pas les actes punitifs (sublime scène où le réalisateur filme une porte fermée derrière laquelle se cachent les sévices affligés aux enfants) pas plus que les brutalités mystérieuses mais du point de vue de la parole c'est tout autre chose. A cet égard, la scène où le médecin se décide à dire ses quatre vérités à son amante (la sage-femme) est tout à fait significative par sa violence langagière inouïe. Eclairé par les œuvres ultérieures du metteur en scène, on comprend alors que derrière cette atmosphère pesante et mortifère, ce sont les adultes qui sont visés comme ils l'étaient déjà dans
Benny's video, l'un des premiers films d'
Haneke.
Tout cela n'est pas gai et d'une froideur glaçante mais à travers les vices cachés de ses personnages, le réalisateur dresse un portrait subjuguant des tares qui rongent chaque individu et dont les conséquences éclateront, une vingtaine d'années plus tard, lorsque les enfants devenus adultes seront confrontés au mouvement du national-socialisme et au nazisme. Dérangeant, angoissant comme le sont certains épisodes de la saga « Heimat »,
Le Ruban blanc ne cesse de s'interroger sur la provenance du mal et sur la façon dont celui-ci se fabrique inconsciemment. Aussi, les dialogues regorgent de questions à l'image de cette scène durant laquelle le jeune frère demande à son ainée ce qu'est la mort. La grâce n'est pourtant pas loin dans cette œuvre foisonnante qui, paradoxalement, dénonce sous fond de paysages enneigés ou de prairies fleurissantes. L'histoire d'amour innocente entre l'instituteur et la jeune nurse permet, quant à elle, de reprendre souffle à l'intérieur de ce climat délétère et pernicieux. Œuvre majeure dans la filmographie de
Michael Haneke, la seule vision du
Ruban blanc réussit à mettre un terme à la polémique qui a suivi l'obtention de la Palme d'Or remise par
Isabelle Huppert, fidèle actrice du metteur en scène autrichien. La Palme, le film la méritait amplement. Sa beauté, son intelligence, son discours l'en attestent, ne permettant plus, du même coup, le moindre doute.
Film dur à l'atmosphère pesante mais au scénario passionnant, Le Ruban blanc prouve, une fois de plus (et malgré ses détracteurs) que Michael Haneke est l'un des plus grands réalisateurs contemporains tout en le confortant dans son statut d'auteur.