Après le drame familial et la chronique torride, la révélation Brillante Mendoza s'essaye au film noir avec Kinatay, toujours sous l'optique du social.
Préciser la couleur dont laquelle se revêt le film noir, serait revenir à répondre bêtement à l'interrogation demandant la couleur du cheval blanc d'Henri IV. Pure paraphrase. En revanche, notifier de quelle graduation ou avec quel manteau de nuit un représentant du genre s'habille n'est pas sans importance. Car les ombres contrastées expressionnistes du cinéma des années 40/50 n'ont rien à voir avec le désespoir dépressif dans lequel
Olivier Marchal plonge ses personnages dans le contemporain
MR-73, par exemple. Le
Kinatay de
Brillante Mendoza (réalisateur philippin devenu le nouveau chouchou du Festival de Cannes qui l'a fait découvrir internationalement en 2007 et 2008) puise dans le drame social et criminel qui gangrène son pays. Les rapports journalistiques de la découverte d'un corps retrouvé dépecé aux quatre coins de Manille en deviendraient presque banals, anodins pour une population ayant renoncé à s'inquiéter du phénomène. Et pourtant, malgré la répétition du fait divers, demeurent la souffrance indescriptible des victimes, l'horreur de l'acte et le traumatisme nourris par les éventuels témoins, coupables et ceux qui sont les deux à la fois.

Comme Peping, étudiant à l'école de police, jeune père et époux qui, pour subvenir aux besoins de sa nouvelle famille, va accepter un job bien payé de l'un de ses amis truands à qui il a pris l'habitude de rendre des petits services afin d'arrondir ses fins de mois. Rien de bien méchant, mais cette fois-ci le larcin auquel il va prendre part est tout sauf inoffensif. Il devra participer à l'exécution d'une prostituée endettée s'étant attiré les foudres d'un caïd local à bout de patience. Comme Peping, nous finissons par comprendre de quoi il retourne et par quoi il va falloir passer. Trop tard. Lui et nous ne pouvons nous y soustraire. Il faudra assister à cette nuit de massacre dans sa totalité. Supporter l'attente, le doute, l'angoisse, la désolation du non-héros durant le voyage vers une maison isolée, les préparatifs du meurtre et l'incapacité d'action face aux pires exactions que va subir la condamnée.
L'insoutenable observation de
Kinatay ne provient pas tant de la violence crue exercée sur ce corps réduit en plusieurs amas de viande, ni la déshumanisation d'une personne pas mieux considérée qu'un objet de défoulement physique. Y pourvoient la temporalité des séquences régulièrement proches du temps réel et le parallèle de situation entre la place du spectateur et celle du garçon, mettant en exergue la condition de voyeur impassible de ce premier. De plus en plus gênante et ambiguë au fur et à mesure que se rapproche l'inéluctable accomplissement froid du crime, cette inconfortable position peut incommoder du fait que
Brillante Mendoza l'applique sur l'intégralité du récit. De l'avant, au pendant, jusqu'à l'après. Une ouverture et fermeture de rideau aussi longues que finalement nécessaires en considérant qu'elles donnent à montrer l'immuable cruauté cyclique de la tragédie : avant les évènements, les médias déclamaient sur la tentative de suicide d'un homme que Peping a pu entrevoir. Le matin suivant c'est désormais lui et ses complices qui font anonymement l'actualité.
Kinatay s'habille donc de la noirceur de l'indifférence et du quotidien. Peut-être la plus horrible de toutes quand on se pose la question : "et demain ?"
Une plongée sans espoir dans l'enfer du crime philippin. Certains ne supporteront pas l'extrémisme des partis-pris du réalisateur mais une chose est sûre : Kinatay ne pourra les laisser indifférents.